Il y a quelques jours, j’étais chez ma cousine anglaise. Et comme souvent lorsqu’une française et une britannique passent suffisamment de temps ensemble, la conversation a fini par dériver vers la famille royale. Elle m’a demandé ce que je pensais de Harry et Meghan.
J’ai éclaté de rire.
« Tu dois te rappeler d’une chose : je suis française. Et nous n’avons pas tout à fait le même attachement affectif à la monarchie. »
Puis j’ai ajouté :
« Et puis… n’oublies pas aussi que nous avons réglé cette question de manière assez définitive il y a quelques siècles…»
Nous avons ri toutes les deux.
Cette conversation m’est restée et je me suis surprise à y repenser aujourd’hui, car elle touche quelque chose de bien plus ancien que la monarchie britannique.
Toutes les cours avaient leurs ministres, leurs conseillers, leurs généraux et leurs courtisans ambitieux. Et, tous avaient quelque chose à perdre. Car leur position, leur influence et leur réputation dépendaient de leur capacité à rester dans les bonnes grâces du roi.
Et puis il y avait le Fou
L’Histoire a retenu les grelots et les plaisanteries. Mais son véritable rôle était bien plus important.
Le Fou n’était pas là pour divertir le roi. Il était là pour le protéger de la seule chose que le pouvoir produit inévitablement : l’aveuglement.
Plus on se rapproche du pouvoir, plus il devient difficile de parler librement. Non pas parce que les gens sont malhonnêtes, mais parce que tout système récompense naturellement la diplomatie, la loyauté et la préservation de soi.
La réalité ne disparaît pas, elle est simplement filtrée.
Le pouvoir, lui, ne change jamais. Seuls les bâtiments changent.
Remplacez le château par une tour de bureaux en verre et la Cour est toujours là : dirigeants, managers, consultants, jeux politiques, alliances, services protégeant leur territoire. Chacun choisit ses mots avec soin parce que des carrières se construisent… ou se brisent… dans la même pièce.
Toute organisation possède une Cour. Très peu possèdent encore un Fou.
Pendant des années, j’ai eu du mal à expliquer mon métier. Dire que je suis facilitatrice graphique, ou que je « dessine des réunions », est techniquement exact… mais profondément réducteur.
Le véritable travail commence au moment où j’entre dans une pièce sans appartenir au système qui s’y trouve.
En tant que facilitatrice graphique indépendante, je ne travaille ni pour le dirigeant, ni contre lui. Je n’ai aucun service à défendre, aucune promotion à obtenir et aucun intérêt à voir un récit l’emporter sur un autre.
Cette indépendance change votre manière d’observer.
Vous cessez d’écouter des arguments pour commencer à percevoir des dynamiques. Vous remarquez ce qui n’est pas dit. Vous voyez des personnes défendre des positions opposées alors qu’elles poursuivent, au fond, le même objectif. Vous sentez aussi quand la pièce est déjà passée à autre chose… mais que la conversation continue malgré tout.
Mon métier n’est pas d’ajouter une opinion de plus.
Mon métier est de rendre le système visible à lui-même
Je ne prends pas des notes visuelles : je tends un miroir.
Et un bon miroir ne flatte pas, il n’accuse pas, il ne prend pas parti : Il reflète la réalité avec suffisamment d’honnêteté pour que chacun puisse enfin voir ce qu’il ne distinguait pas tant qu’il se trouvait à l’intérieur du système.
C’est, je crois, le véritable héritage du Fou du Roi.
Il n’était pas loyal à l’ego du souverain, mais à la réalité.
C’est aujourd’hui encore le rôle des facilitateurs graphiques indépendants. Non pas de décorer des conversations.
Notre première responsabilité est à la fois plus simple… et beaucoup plus exigeante : créer un espace où un groupe peut se voir lui-même, en toute sécurité et avec lucidité.
Les organisations échouent rarement par manque d’intelligence. Elles échouent parce qu’à un moment donné, il ne reste plus personne pour dire la vérité.
Ou la dessiner!
